France vendue, France à vendre



Normalien, agrégé de l’Université en économie et gestion, professeur des Universités, Laurent Izard publie un livre accablant pour tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1986 jusqu’à celui qui opère sous l’égide d’Emmanuel Macron. Au nom d’une idéologie débile et sous les prétextes imbéciles du remboursement de la dette et de la mondialisation, les dirigeants de notre pays ont vendu les entreprises françaises, les terres et les biens de notre patrimoine ou les ont laissé acheter par des groupes et des Etats étrangers. Et ce n’est pas fini.

Qu’est-ce qu’une nation ? Une histoire et du droit, comme nous l’avons souvent expliqué. C’est aussi un patrimoine qui est le résultat d’une longue histoire et qui est protégé par un ordre juridique, tant public que privé. Qu’est-ce qu’un patrimoine ? Le dictionnaire du CNRS nous dit que c’est l’« ensemble des biens hérités des ascendants ou réunis et conservés pour être transmis aux descendants ». Le principe de transmission recèle une exigence : le dépositaire ne doit pas dilapider les biens qu’il doit transmettre.

Cette exigence morale devient un impératif politique et juridique lorsqu’il s’agit des biens de la nation. Les rois de France n’étaient pas propriétaires du royaume, puisque le domaine de la couronne était inaliénable. C’est en ce sens que la monarchie n’était pas héréditaire, mais successorale selon une loi de l’Etat déjà chargé de la réunion, de l’enrichissement et de la transmission des biens publics. De même que le roi de France, souverain en son royaume, n’était pas maître de ces biens, l’Etat moderne est le protecteur et le garant de biens collectifs qu’il doit préserver et enrichir dans l’intérêt général. L’ensemble de ces biens, matériels et immatériels, appartient à tous les citoyens, riches et pauvres, ce qui signifie que l’Etat ne peut en disposer à sa guise. Ceci pour une très simple raison : le patrimoine de la France est le fruit d’un travail collectif qui associe au fil de l’histoire les hommes et les femmes de notre pays – des générations de paysans, de cantonniers, d’artistes, de soldats, de savants, de charpentiers… Tout abandon, toute vente de biens de patrimoine qui se fait sans le consentement explicite du peuple français est un abus de pouvoir qui provoque une dépossession collective.

Laurent Izard fait le récit, informé, implacable, de notre dépossession (1). Les lecteurs de la presse quotidienne disposent d’informations fragmentaires qui ne retiennent pas nécessairement leur attention. Que des princes arabes soient possesseurs de palaces, que l’avenue Foch soit peuplée d’étrangers, que des Anglais achètent des maisons de campagne, voilà qui n’émeut guère. On s’inquiète beaucoup plus quand on constate que les achats de logements par de riches étrangers dans les villes provoquent des hausses de prix insupportables pour les Français de la classe moyenne. Puis on s’aperçoit que les gouvernements de gauche et de droite s’emploient à vendre et parfois à brader le patrimoine immobilier de l’Etat – tandis qu’à l’Elysée, dans les ministères, dans les musées, on fait de temps à autre le décompte des meubles, tableaux et vases qui sont tout simplement volés.

Cela, la presse le dit de temps à autre, de même que nous sommes informés des achats de clubs sportifs par des pays étrangers. Nous savons que le Paris Saint-Germain a été acheté par le Qatar en 2011, que l’actionnaire principal de l’Olympique de Marseille est un homme d’affaires américain et que le groupe Mediapro, contrôlé par un fonds chinois, a acheté la plupart des droits de diffusion de la Ligue 1 française de football pour la période 2020-2024. Mais il est plus difficile de mesurer l’ampleur des opérations de « vente à la découpe » qui mutilent ou détruisent les secteurs stratégiques sur lesquels reposent l’indépendance nationale, le rang de la France et la sécurité des citoyens. A cet égard, le bilan établi par Laurent Izard est effrayant.

La défense nationale. En ce domaine, la vente se fait en gros et dans le détail. La fermeture de la Manufacture d’armes de Saint-Etienne en 2001 nous conduit à équiper nos soldats de fusils allemands. Et comme Manurhin a été racheté par un groupe émirati, l’industrie française ne fabrique plus d’armes de poing. L’ancien Groupe industriel des armements terrestres (GIAT) devenu Nexter produira des chars avec une entreprise allemande. Nous avons besoin de louer des gros porteurs russes et ukrainiens pour projeter nos troupes car les A400M ont de trop faibles capacités. Les 4 x4 Peugeot de l’Armée ont été remplacés par des Rangers fabriqués par Ford. Nos gendarmes et nos policiers sont équipés de gilets pare-balles irlandais et leurs caméras-piétons sont chinoises. Selon Laurent Izard, « Airbus n’est pas à l’abri d’une prise de contrôle par des intérêts extra-européens » car 75% du capital appartient à des fonds de pension anglo-saxons. Or Airbus, outre l’A400M, fabrique des hélicoptères de combat et des satellites militaires parmi d’autres matériels stratégiques. Ce n’est pas tout. L’Etat se désengage de Safran, actionnaire d’ArianeGroup avec Airbus, le sort de Naval Group est en suspend et Laurent Izard rappelle que « la cession d’Alstom à General Electric donne à ce groupe américain le monopole de la fourniture des turbines à l’ensemble de notre flotte de guerre ». Il y a là un immense scandale, voire une trahison.

La technologie de pointe. Le ministère de la Défense a eu la très mauvaise idée de signer avec Microsoft un contrat d’équipement en logiciels, comme si le gouvernement français ignorait l’étroite coopération entre les firmes étatsuniennes et les services de renseignements du pays. Alors que Gemplus était le numéro un des cartes à puces, le gouvernement français a assisté sans réagir à l’arrivée en 2000 d’un fonds d’investissement américain qui est devenu majoritaire et qui a fusionné Gemplus avec son concurrent Axalto dans le groupe Gemalto qui a récupéré toutes les innovations de l’entreprise française. De même, Morpho a été cédé lors de la création de Safran à un fonds d’investissement américain alors qu’il s’agissait d’une entreprise de pointe en matière de sécurité informatique et de détection des produits dangereux. On fait des discours sur les entreprises innovantes, mais on les laisse partir. On vante nos formations d’excellence, mais un quart des diplômés des grandes écoles quittent la France. Cette fuite des cerveaux entraîne un énorme transfert de savoirs vers les Etats-Unis et la Chine, qui s’en servent pour accroître leur puissance alors qu’en France l’intelligence collective, dont nous sommes si fiers, se réduit comme une peau de chagrin.

L’industrie. Laurent Izard rappelle que « la France a perdu la moitié de ses emplois industriels depuis le début des années 1980 (6,911 millions de salariés en 1984 pour 3,436 millions fin 2017 en incluant les emplois intérimaires. D’autre part, la part de l’industrie dans le PIB français est passée de 24% en 1980 à 14% en 2007, puis à 12% en 2017 selon les données de l’Insee ». Tel est le résultat des privatisations et de l’absence de politique protectionniste. Laurent Izard consacre 85 pages de son livre à ce désastre au cours duquel la France a perdu les Ciments français, Total passé sous contrôle américain, le Crédit commercial de France, Péchiney, Rhodia, le cimentier Lafarge, Alcatel-Lucent, Technip. Les actionnaires français de BNP Paribas, de Danone et de Michelin sont minoritaires dans le capital et, d’une manière générale, les actionnaires français sont de plus en plus marginalisés dans les entreprises cotées. Quant aux PME françaises, elles sont nombreuses à être rachetées : par exemple la parfumerie Marionnaud devenue chinoise, les skis Rossignol passés entre des mains étatsuniennes, la cristallerie Baccarat rachetée par des Chinois, Lanvin qui est devenu chinois comme Cerruti, Christian Lacroix qui appartient à un groupe américain, Lacoste qui est devenue suisse.

L’agriculture. Les achats de domaines viticoles prestigieux par des étrangers – surtout chinois – provoquent quelque émoi mais les achats massifs de terre se font dans la discrétion. Une partie de la production laitière bretonne et normande est passée sous contrôle chinois et s’exporte vers l’Empire du Milieu. Les Chinois s’intéressent aussi aux céréales, à la viande, aux parfums ; ils ont racheté Cochonou et Justin Bridou mais aussi Adisseo, troisième entreprise mondiale pour l’alimentation des animaux. Il faut également souligner que 40% de nos terres agricoles sont détenues par des sociétés financières. A long terme, écrit Laurent Izard, « c’est la souveraineté alimentaire de notre pays qui est menacée ».

Les privatisations ont été justifiées par la nécessité de rembourser la dette publique, mais celle-ci ne cesse d’augmenter : le rapport, inepte, entre la dette publique et le PIB était de 55% en 1995 et approche des 100% aujourd’hui.  Le laxisme face aux prédateurs étrangers a été enrobé du faux prétexte de la constitution de « champions européens » – mais où sont-ils ? – et par la mondialisation, qui n’empêche pas les Etats-Uniens et les Chinois, par exemple, de promouvoir leurs intérêts nationaux dans le monde entier. Le renoncement des gouvernements français de droite et de gauche s’explique par un mol acquiescement à la dogmatique du « marché » et du libre-échange, et par la volonté d’en finir avec la politique industrielle et avec la politique agricole qui sont dépourvues de tout intérêt aux yeux d’une classe dirigeante acquise au capitalisme financier.

Les privatisations et les rachats d’entreprises privées ont-ils pu avoir lieu sans pactes de corruption ? On se pose la question tout au long du livre, en espérant que des bouches s’ouvriront, que des documents surgiront des coffres. Il faudra que la justice passe et repasse d’une main de fer tandis qu’un gouvernement de salut public s’emploiera à reconstruire notre économie sur un territoire national protégé.

Bertrand RENOUVIN

(1)    Laurent Izard, La France vendue à la découpe, Editions de L’Artilleur, 2018.

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