Sortir de l’euro: les réponses de Jacques Sapir

  1. Pensez-vous qu’il est nécessaire de sortir de l’euro, si notre pays veut regagner des marges de manœuvres ?

Lors de la création de l’euro, on avait fait miroiter aux peuples européens des perspectives radieuses de progrès économique et social comme de plein emploi. Aujourd’hui, la plupart des Français sont conscients de ses effets négatifs sur notre économie depuis de nombreuses années : croissance faible et montée du chômage. La disparition de l’euro est indubitablement une condition nécessaire pour penser le rétablissement économique de la France.

L’Euro engendre des dysfonctionnements de plus en plus importants dans les pays qui l’ont adopté. Ces crises ont de graves conséquences, directes avec le chômage et celui des jeunes en particulier dans les pays d’Europe du Sud, indirectes avec les politiques budgétaires adoptées pour « sauver l’Euro ». L’Euro provoque des crises à répétition entre les pays, les dresse les uns contre les autres, et menace la coopération européenne. L’Euro constitue alors une menace pour l’état d’esprit européen, tel qu’il s’était développé depuis le traité franco-allemand de 1963 et jusqu’à la chute du mur de Berlin.

Ce constat est désormais partagé par de nombreux économistes. Lord Mervyn King, ancien gouverneur de la Bank of England ou Banque Centrale du Royaume-Uni, vient de sortir un livre[1] où il étrille l’Euro. Plusieurs prix Nobel, dont Joseph Stiglitz qui publie un livre entièrement consacré au risque que l’Euro fait peser sur l’Union européenne[2], pensent de même. Des hommes politiques de premier plan comme Oskar Lafontaine (ex dirigeant du SPD et fondateur du parti de la gauche radicale allemande Die Linke)[3], Stefano Fassina, ancien ministre du gouvernement de centre-gauche en Italie[4], ont joint leur voix aux critiques

La question de la sortie de l’euro se pose effectivement du point de vue des marges de manœuvres de l’économie française. On sait que l’euro pénalise fortement la croissance dans notre pays ainsi qu’en Italie, en Espagne, et globalement dans les pays de l’Europe du sud. Il convient de signaler que cette question suscite, depuis ces dernières années, des prises de position de plus en plus radicales d’un certain nombre d’économistes fort en vue.

La dernière en date est celle d’Ashoka Mody, un ancien économiste du FMI dont il fut le vice-Directeur du département de recherches et des affaires européennes et de la Banque mondiale, qui a fait paraître en juin 2018 un livre ravageur sous le titre de EuroTragedy[5]. Il n’a été, il convient de le souligner, ni le seul ni le premier. On se souvient du livre publié en 2017 par Joseph Stiglitz, ci-devant prix Nobel d’économie, et intitulé L’Euro – Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, et dont la thèse est que c’est l’Euro qui a empêché l’Europe de sortir de la crise[6]. On y ajoutera le livre d’Angelo Basile sorti lui aussi en 2017 et où le secrétaire général adjoint de la MWB (Métallurgistes Wallonie-Bruxelles) critique durement l’euro[7], et l’opinion de Christopher Pissarides, lui aussi prix Nobel qui, après avoir fermement soutenu l’euro désormais le critique[8]. En France et en Italie de nombreuses voix se sont élevées pour expliquer que l’euro entrainait les pays qui l’utilisait, sauf l’Allemagne, dans une course au désastre. On citera Claudio Borghi et Alberto Bagnai, auteur d’un live Il Tramonto dellEuro[9], qui sont aujourd’hui respectivement président des commissions aux finances de la Chambre des députés et du Sénat en Italie, mais aussi, entre autres, Gérard Lafay et votre serviteur.

Tous ces auteurs et bien d’autres s’accordent sur différents points. Tout d’abord la fausseté des prémices sur lesquelles l’euro fut construit. Car, et c’est l’intérêt du live d’Ashoka Mody, l’antériorité de la construction de l’euro nous renvoie aux années 1970. L’Euro fut d’abord présenté comme une « garantie » contre les spéculations monétaires qui avaient marqué la période du Système Monétaire Européen, du « serpent monétaire » et de l’ECU[10]. Puis, après avoir déguisé l’Euro en une forme de garantie contre les mouvements spéculatifs et les fluctuations de taux de change, les thuriféraires de l’Euro ont présenté ce dernier comme un avantage pour la croissance en Europe. Les travaux qui furent présentés dans les années 1990 insistaient tous sur les avantages extraordinaires que donnerait la monnaie unique aux pays qui l’utiliseraient. Il s’agissait, bien entendu, de travaux économétriques[11]. Pourtant, les résultats en furent rapidement contestés[12]. Il est vrai que ces travaux étaient construits sur des bases tant méthodologiques[13] que théoriques[14] extrêmement fragiles. Il est maintenant acquis que les effets de l’Euro sur le commerce interne des pays de l’UEM a été des plus réduit[15]. L’étude publiée par NATIXIS enfonce donc le dernier clou dans le cercueil de cette idée[16]. Cette étude parle explicitement de l’échec de la zone Euro et les auteurs y constatent que la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro a disparu depuis la crise de la zone euro de 2010-2013. De plus ; ils montrent que les échanges commerciaux entre les pays de la zone euro n’ont pas profité autant que ce qu’on pourrait attendre de l’intégration monétaire et économique et que cette dernière a même régressé ce qui est un comble pour un institution devant créer une meilleure intégration. Nous sommes en réalité en présence d’un échec profond, un échec dont les conséquences sont désastreuses pour les pays de la zone Euro[17], mais ne limitent pas justement à ces pays[18].

Le statistiques de l’INSEE montrent bien le freinage important de la croissance, et ce dès avant la crise de 2008-2009. Ce freinage était déjà fort bien décrit dans l’ouvrage collectif publié par Biböw et Terzi en 2007[19]. Les données disponibles montrent aussi que la crise de 2008-2009 a cassée la croissance, et que les politiques mises en œuvre à partir de cette crise, et ces politiques ont été justifiées par l’appartenance de la France à la zone euro, ont eu un effet très délétère sur l’économie.

La publication de l’édition 2017 du External Sector Report du FMI[20]  a souligné le problème posé par l’Euro pour des pays comme la France, mais aussi pour des pays comme l’Italie et l’Espagne. On voit que le problème s’est même aggravé par rapport à l’édition 2016. Ces écarts de taux de change sont d’ailleurs régulièrement calculés par le FMI.

Tableau 1

Ampleur des appréciations/dépréciations des taux de change en cas de dissolution de la zone Euro

  Surévaluation/ Sous-évaluation moyenne (+/-) Surévaluation / Sous-évaluation maximale (+/-) Ecart avec l’Allemagne (normal-Maxi)
France 11,0% 16,0% 26-43%
Italie 9,0% 20,0% 24-47%
Espagne 7,5% 15,0% 22,5-42%
Belgique 7,5% 15,0% 22,5-42%
Pays-Bas – 9,0% – 21,0% 6-6%
Allemagne -15,0% – 27,0%

Source : écart des taux de change réels dans le FMI External Sector Report 2017 et consultations d’experts des questions de change réalisées au début d’août 2017

L’impact sur la croissance a donc été important mais progressif. On peut chercher à le calculer de deux manières différentes. Soit on considère que la France, sans l’Euro, aurait continué sur la pente de 1998-2002 (avec un taux de 2,8% par an), soit on considère que l’impact de l’Euro peut se calculer à travers la comparaison des taux de croissance d’avant la crise financière de 2008, avec le taux de 1998-2002 pouvant être considéré comme représentatif de la dynamique « hors Euro » et celui de 2003-2007 comme représentatif de la dynamique « dans l’Euro ». Dans ce cas, on est conduit à estimer à -0,8% l’impact de l’euro sur le taux de croissance de l’économie française. L’impact sur le PIB à prix constants est alors considérable. On peut considérer que la deuxième méthode est plus robuste, car elle tient compte des chocs exogènes indépendants de l’Euro, comme la crise financière.

La détermination du freinage de la croissance permet de calculer ce qu’aurait pu être le PIB de l’économie française sans l’Euro. On peut aussi considérer que l’écart de -0,8%, qui représente le freinage induit pas l’Euro est probablement sous-estimé pour la période 2010-2017 car, à l’effet mécanique de l’Euro est venu s’ajouter l’impact des politiques mises en œuvre soi-disant pour « sauver la zone Euro », politiques qui bien entendu n’auraient pas concernées la France si cette dernière n’avait pas adhéré à l’Euro. Cependant, à titre conservatoire, on gardera l’idée d’un freinage annuel de -0,8%.

Pour un pays donné, et compte tenu de la qualité relative de son système productif, il convient de rappeler que la surévaluation du taux de change signifie une monnaie chère, les prix et coûts salariaux unitaires exprimés en monnaie étrangère devenant trop élevés. Une monnaie chère a alors les conséquences suivantes dans une économie mondialisée :

  • d’abord le fait que, relativement à l’extérieur, le niveau élevé des coûts salariaux unitaires entrave les entreprises, tant nationales qu’étrangères, le territoire du pays n’étant plus assez attractif ;
    • ceci provoque à la fois un ralentissement des investissements productifs et une stagnation des salaires, freinant ainsi la consommation, deux mouvements entraînant une dégradation du rythme de croissance de la production intérieure ;
    • s’y ajoute le processus ancien selon lequel la compétitivité du commerce extérieur se détériore avec la hausse des prix relatifs, de sorte que, toutes choses égales par ailleurs, le solde commercial entre les exportations et les importations se dégrade.
  • Est-il possible de sortir de l’euro sans provoquer une crise économique majeure dont notre peuple ferait les frais ?

Les dangers de l’Euro sont donc évidents. Ils sont largement reconnus et la liste ne fait d’ailleurs que s’allonger avec les mois qui passent[21]. Parmi les économistes, elle compte désormais plus de 175 noms. Sortir de la monnaie unique, que ce soit dans le cadre d’une dissolution concertée ou que ce soit par une sortie unilatérale, doit être l’objectif prioritaire de toute force politique défendant ET les intérêts des français ET l’Europe. De la même manière que la sortie de la crise des années 1929-1932 impliqua la fin du Bloc-or, la sortie de la crise qui dure maintenant depuis près de dix ans en Europe implique que l’on mette fin à l’Euro. Le débat sur une sortie, ou sur dissolution, de l’Euro suscite pourtant un certain nombre de questions qui reviennent de manière récurrente.

Un argument récemment soulevé par les adversaires d’une dissolution de la zone Euro consiste donc à dire que le retour à des monnaies nationales poserait des problèmes insurmontables quant au financement des entreprises, des banques et de la dette française. Ceci se traduirait tant par une crise de financement pour les entreprises et les banques, que par la nécessité pour la Banque de France de monétiser une large part du stock de dettes existant, entraînant ainsi un risque d’hyperinflation, que par une hausse des taux sur la dette qui viendrait dégrader le solde budgétaire.  Le premier point a été abordé dans une étude de l’OFCE qui montre qu’une sortie de l’euro accompagnée d’une dépréciation de la monnaie française n’aurait pas de conséquences sur les comptabilités des entreprises et des banques françaises[22].

En ce qui concerna la dette publique maintenant, on notera que les arguments avancés sont mutuellement exclusifs. Soit la Banque de France doit monétiser « en masse », et par définition cela fera baisser les taux d’intérêts, soit elle ne procède qu’à des monétisations très réduites, qui excluent le risque d’hyperinflation, et alors se posera le problème des taux d’intérêts. Il convient donc d’analyser ce problème en séparant la question de la gestion du stock existant des dettes de son accroissement, et en regardant précisément quelle est la part de ce stock que l’on refinance chaque année. On constate alors qu’en réalité aucun des deux risques mentionnés ne se manifeste, si des modifications adéquates du cadre institutionnel sont mises en œuvre. Par contre, il y existe un risque de voir les taux d’intérêts sur les bons du Trésor tomber en dessous du niveau minimum pour assurer le bon fonctionnement des compagnies d’assurance. Ce risque implique que les politiques du Trésor et de la Banque de France soient étroitement coordonnées, ce qui implique à son tour que l’on mette fin à l’indépendance de la Banque de France.

Les besoins de financement de l’État se décomposent donc en besoins liés à la « nouvelle dette » (équivalant au déficit budgétaire de l’année) et en besoins issus de l’ « ancienne dette » dont il faut assurer le « roulement » soit le renouvellement des emprunts quand cette dette arrive à maturité. La dette négociable de la France, qui est la seule pertinente pour ce qui nous intéresse, avait une durée moyenne de moins de 7 ans. Cela implique aussi une réflexion sur le cadre institutionnel que l’on mettra en place à l’occasion d’une dissolution de la zone Euro. La position que j’ai constamment défendue depuis 2009 est qu’une sortie de l’Euro n’a de sens que si elle s’accompagne d’un changement des règles en ce qui concerne la finance, visant à « renationaliser » le marché financier français et à « définanciariser » en partie l’économie française.  Ceci passe tant par une réforme du statut des banques, séparant de manière stricte les activités financières (épargne et spéculation) mais aussi les fonctions de banque et celles de compagnies d’assurance, que par la mise en place de réglementations particulières visant tant à redonner à la puissance publique sa place prééminente qu’à réduire les contacts qui existent entre le marché financier français et les autres marchés financiers.

Les banques françaises ne détiennent qu’environ 580 milliards d’euros de titre de dette de l’État. La réintroduction de ces planchers d’effets publics leur imposerait d’acheter environ 645 milliards d’Euros. En admettant que l’effet de cette mesure soit étalé sur 2 ans, ce sont donc 322,5 milliards que les banques apporteraient ainsi au marché des obligations publiques chaque année. Ajoutons à cela des mesures analogues qui pourraient être prises sur les sociétés d’assurance, et l’on arriverait rapidement à un montant total de capacité de financement de la dette détenue qui serait égal ou supérieur aux montants nécessaires à financer. La « re-nationalisation » du stock de dette existant ne pose pas de problèmes insurmontables. Même si les non-résidents arrêtaient leurs achats de dette française, les institutions financières peuvent se substituer à eux. Le financement du déficit budgétaire peut être assuré avec une intervention faible de la Banque de France, qui contribuerait ici à orienter les taux d’intérêts (en augmentant le volume de ses avances si des tensions se faisaient jour, en le diminuant si les taux tombaient en-dessous de ce qui serait considéré comme nécessaire pour les compagnies d’assurance). La sortie de l’Euro ne se solderait donc ni par une poussée hyperinflationniste ni par une hausse incontrôlée des taux d’intérêts.

Rappelons ici l’état exact du problème. En Droit international ce qui compte n’est pas la nationalité du prêteur mais la nationalité des contrats. Quand une dette, publique ou privée, a été émise en droit français, sa monnaie de règlement est la monnaie ayant cours légal en France, quel que soit cette monnaie (Euro ou Franc). Ce principe porte un nom, la Lex Monetae[23]. Pour la dette publique, les contrats émis en droit français sont passés de 85% du montant de la dette à 97% en 2013. Donc, seuls les 3% résiduels seraient affectés par une dépréciation de la monnaie. La dette des ménages, elle, est massivement (à plus de 98,5%) en contrats en droit français. Cela veut dire qu’il y aurait une conversion instantanée des dettes et des avoirs détenus en Euro en Franc, au taux de 1 pour 1. L’endettement des ménages resterait donc inchangé. Pour les entreprises non financières, le problème de la nature du droit ne se pose que pour celles, en général les grands groupes du CAC-40, qui ont emprunté en Dollar, en Livre ou en Yen (voire en Yuan). Mais, ces grands groupes réalisent aussi une large partie de leur chiffre d’affaires hors de France, et dans ces monnaies. La hausse de leur endettement serait couverte par la hausse de leur chiffre d’affaires en monnaie autre que le Franc.

  • Comment concrètement pourrait-on sortir de l’euro ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que l’euro a été institué par les articles 2 et 3A du Traité de Maastricht (entré en vigueur 1993). Certains pays tels le Royaume-Uni, le Danemark, ou la Suède se sont refusés de l’adopter. Parmi les nouveaux États membres de l’UE, à ce jour, ni la Bulgarie, ni la Croatie, ni la Tchéquie, ni la Hongrie, ni la Roumanie, ni la Pologne ne se sont fixés des calendriers d’adoption de l’euro. Quant à la Suède et au Danemark ils ont réitéré leur refus par referendum en 2003 et 2000.

Sur le terrain juridique, si les Traités européens prévoient la possibilité pour d’autres pays de rejoindre l’euro, rien n’est dit sur une éventuelle sortie de la monnaie unique, alors que normalement tout texte permettant une entrée doit aussi prévoir une sortie. Pour pouvoir envisager juridiquement cette sortie, on devra rechercher – comme la méthode juridique classique le prévoit en pareil cas – s’il existe des règles supplétives : en l’espèce ce seront des règles ordinaires du droit international public sur la dénonciation d’un traité ou d’une partie de traité.

Si un accord est trouvé entre les parties liées par les dispositions des traités de l’Union européenne propres à l’euro, on pourrait ainsi envisager la dissolution de la zone euro. Mais, il faut convenir qu’il s’agira en réalité d’un accord sur l’existence d’un désaccord, autrement dit ce que l’on appelle le mutuus dissensus, et donc d’un consentement mutuel pour rompre la convention. Le pénible exercice du Brexit milite cependant pour le recours à d’autres voies : les voies classiques en droit international public de la  »dénonciation » ou du  »retrait » d’un traité.

S’il est certain que le champ de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités couvre bien l’hypothèse de travail, il reste à vérifier son applicabilité au cas discuté. Une première question doit être résolue : la France s’est soumise à la convention de Vienne car la Convention a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies et la France la reconnaît désormais comme partie intégrante droit coutumier international[24].

Cette Convention soulève néanmoins une condition de fond relative à l’interprétation de la volonté des parties contractantes : un traité ne contenant pas de dispositions relatives à l’extinction, à la dénonciation ou au retrait ne peut faire l’objet d’un retrait ou d’une dénonciation sauf si l’on considère qu’il entrait dans l’intention des parties d’admettre la possibilité d’une dénonciation ou d’un retrait ou si le droit de dénonciation ou de retrait peut être déduit de la nature du traité.

Dans le premier cas, et en l’absence de tout précédent, si l’on considère la dimension souveraine de la monnaie et le caractère exorbitant de la renonciation à cette souveraineté, on doit conclure, à l’évidence, que l’intention de la France ne pouvait être que de se réserver une possibilité de sortie. On peut aller plus loin et évoquer ici un second cas car il apparaît que le traité n’a, à l’évidence, par abouti aux résultats espérés. Il devrait donc suffire à des économistes de démontrer que les effets attendus par les responsables français et les objectifs visés par le Traité ne sont pas atteints et ne sont pas atteignables pour répondre aux conditions juridiques d’un retrait de l’euro.

On peut aussi invoquer l’article 62 de la Convention de Vienne[25], qui fait mention d’un « changement fondamental des circonstances ». Or, on peut légitimement arguer d’un « changement fondamental » en cela que ni l’Union fiscale, ni l’Union budgétaire, ni l’Union sociale n’ont été réalisées, et que cette non-réalisation affecte la possibilité de la France (et d’autres pays) de réaliser les obligations du traité.

Enfin, on peut considérer que des « événements nouveaux » se sont produits (comme la crise financière de 2008-2009) qui modifient les conditions existant au moment où le traité a été conclu, et qui sont suffisantes à mettre fin à cet accord, en application du principe:  » omnis conventio intellegitur rebus sic stantibus », principe qui est sous-entendu dans tout traité.

  • Quels seraient les avantages et les inconvénients d’une sortie de l’euro ?

Les avantages d’une dissolution, de l’Euro seraient très importants pour la France, mais aussi pour des pays comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce et le Portugal. Cette dissolution, rendrait aux différentes monnaies la possibilité de s’ajuster, que ce soit à la baisse ou à la hausse. On sait qu’une dépréciation de la monnaie a bien des effets positifs sur l’économie comme le montrent les différentes études réalisées ces dernières années, et en particulier celles faites par le Fonds Monétaire International. En particulier, la compétitivité prix reste largement dominante dans le cas des produits fabriqués en France. La France retrouverait donc la compétitivité qu’elle a perdue depuis l’engagement dans la logique de l’Euro, c’est à dire depuis en réalité le début des années 1990.

Une dépréciation de la monnaie, et l’on se met ici dans l’hypothèse d’un retour au Franc accompagné d’une dépréciation sensible par rapport au Dollar et au Deutsche Mark, entraînerait une forte croissance pendant une période de 3 à 5 ans qui se traduirait par des créations d’emplois importantes. Cette croissance dégagerait les ressources budgétaires et fiscales qui sont nécessaires à la réalisation de véritables réformes structurelles. La forte baisse du chômage (de 1,5 millions à 2,5 millions suivant les hypothèses sur le marché de l’emploi) entraînerait un équilibre (voire un solde positif) de l’assurance-chômage. En fait, la meilleure des réformes structurelles, que ce soit sur la question de l’assurance-chômage ou sur celle des retraites, c’est bien le retour rapide à une forte croissance et une forte baisse du chômage. Loin de s’opposer, la dépréciation monétaire est le meilleur moyen de réaliser ces réformes structurelles.

Si la France sortait de l’Euro, bien des pays l’imiteraient et au premier chef l’Italie. On affirme alors que cela reviendrait à annuler le bénéfice de l’opération. Mais, le fait que d’autres pays nous imitent, voire dévaluent plus nous, n’est pas un obstacle. Par ailleurs on dit que la dépréciation du Franc pourrait atteindre 40% voire 50%. C’est faux. Cet argument ne tient pas compte des réalités de l’économie. 

Si nous prenons en compte le cas de l’Allemagne, il est certain que sa monnaie (le DM) s’apprécierait fortement, ce qui provoquerait un écart avec le Franc d’environ 40%. Une dépréciation de la Lire italienne et de la Pesetas espagnole est par contre certaine. Elle devrait être légèrement plus importante que celle du Franc français, la lire se dépréciant d’environ 10% de plus que le Franc et la Pesetas d’environ 15%. Cette situation se révèle pourtant favorable tant pour la France que pours les divers pays du « Sud » de la zone Euro. Que se passerait-il alors ? L’excédent commercial « monstrueux » de l’Allemagne, excédent qui détruit les économies européennes, disparaitrait du fait de l’écart entre les taux de change du Franc, de la Lire et de la Pesetas avec le Deutsche Mark. Cet excédent serait pour partie recyclé dans un excédent français et pour partie au profit de l’Italie, de l’Espagne et de la Grèce et du Portugal. En fait, les produits français gagneraient fortement en compétitivité par rapport aux produits allemands mais, en contrepartie, ils perdraient en compétitivité par rapport aux produits italiens et espagnols. Ceci a été testé[26], et l’on peut montrer que des dépréciations monétaires engendrent une forte croissance non seulement pour la France, mais aussi pour l’ensemble de l’Europe du Sud.

5-Peut-sortir de l’euro sans sortir de l’UE, sans un « Frexit » ?

Certains, après avoir admis que l’Euro était néfaste pour la France et pour l’Union européenne, prétendent que sortir de l’Euro entraînerait cependant automatiquement la fin de l’UE. Or, rappelons qu’il y a des pays, et des pays importants, qui font partie de l’UE et pas de la zone Euro : la Grande-Bretagne, la Pologne, la Suède. Par ailleurs, l’UE a existé bien avant que ne soit créé l’Euro. Il est donc faux de dire qu’un éclatement de la zone Euro conduirait à un éclatement de l’UE.

C’est l’existence de l’Euro qui, en réalité, compromet aujourd’hui l’UE et qui la rend massivement impopulaire. C’est au nom de l’Euro que l’on a imposé des politiques d’austérités qui sont meurtrières (que l’on pense à la montée des suicides et des pathologies associées) aux pays de l’Europe du Sud. C’est l’Euro qui, par ses effets négatifs sur la croissance, fait que aujourd’hui l’UE est une zone de stagnation économique tant par rapport à l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) que par rapport à la zone Asie-Pacifique. C’est l’Euro, du fait de la crise qu’il provoque à l’intérieur de certains pays, qui menace la stabilité politique et l’intégrité de ces derniers. C’est pourquoi avec les économistes du European Solidarity Manifesto[27], nous appelons à mettre fin à l’Euro avant que ce dernier n’ait tué tant la France que l’Europe.

Il ne faut cependant pas se voiler la face. L’Euro a contaminé l’Union européenne. Il serait bon, alors, que profitant du choc provoqué par une dissolution de l’Euro (qu’elle soit contrôlée ou non) on puisse profiter de l’occasion pour remettre à plat un certain nombre de problèmes et en particulier les règles de négociation qui conduisent à l’acceptation du « grand marché transatlantique ». Ceci impose qu’un gouvernement qui se fixerait comme objectif de sortir de l’Euro ait aussi des idées précises sur ce que pourrait être la coopération entre pays européens, mais aussi entre les pays européens et le reste du monde, dans le cadre d’une Union européenne profondément réformée.


[1] King, Mervyn A., The End Of Alchemy: Money, Banking And The Future Of The Global Economy, Londres, Little, Brown (à paraître)

[2] Stiglitz Joseph E., The Euro: And its Threat to the Future of Europe, New Yok, Allen Lane, 31 mai 2016, (à paraître)

[3] La déclaration se trouve dans le journal Neues Deutschland: http://www.neues-deutschland.de/artikel/820333.wirbrauchen-wieder-ein-europaeisches-waehrungssystem.html  ainsi que sur le blog d’Oskar Lafontaine : http://www.oskar-lafontaine.de/linkswirkt/details/f/1/t/wir-brauchen-wieder-ein-europaeischeswaehrungssystem/ 

[4] Fassina S., « For an alliance of national liberation fronts », article

publié sur le blog de Yanis Varoufakis par Stefano Fassina, membre du

Parlement (PD), le 27 juillet 2015, http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/27/foran-alliance-of-national-liberation-fronts-by-stefano-fassina-mp/

[5] Mody A., EuroTragedy – A drama in nine acts, Londres-New York, Oxford University Press, juin, 2018.

[6] Voir Stiglitz J., « Il faudra peut-être abandonner l’euro pour sauver le projet européen », entretien avec Benoît Georges, in Les Echos, 16 septembre 2016.

[7] Basile A., La métamorphose de l’Euro, Bruxelles, éditions du Cerisier, 2017.

[8] www.pewglobal.org  (http://www.pewglobal.org/2013/05/13/the-new-sick-man-ofeurope-the-european-union/ )

[9] Bagnai A., Il Tramonto Dell’EURO. Come e perché la fine della moneta unica salverebbe democrazia e benessere in Europa, Rome, Imprimatur, 2012.

[10] Du Bois de Dunilac, P., Histoire de l’Europe monétaire (1945-2005) : Euro qui comme Ulysse, Genève et Paris, Presses universitaires de France, 2008.

[11] Rose, A.K. « One money, one market: the effect of common currencies on trade », Economic Policy Vol. 30, 2000, pp.7-45. Voir aussi: Rose, A. K., “Currency unions and trade: the effect is large,” Economic Policy Vol. 33, 449-461, 2001, et Rose, A.K., Wincoop, E. van « National money as a barrier to international trade: the real case for currency union », American Economic Review, Vol. 91, n°2/2001, pp. 386-390.

[12] Bun, M., Klaasen, F., « The euro effect on trade is not as large as commonly thought», Oxford bulletin of economics and statistics, Vol. 69, 2007, p. 473-496; Persson T., « Currency Unions and Trade : How Large is the Treatment Effect ? » in Economic Policy, n°33, 2001, pp. 435-448. Nitsch V., « Honey I Shrunk the Currency Union Effect on Trade », World Economy, Vol. 25, 2002, n° 4, pp. 457-474.

[13] Greenaway, D.  Kneller, R., « Firm heterogeneity, exporting and foreign direct investment », Economic Journal, 117, 2007, pp. 134-161; Flam, H., Nordström, H. (2006), « Trade volume effects of the euro: aggregate and sector estimates », IIES Seminar Paper No. 746.

[14] Kouparitsas, M. A., “Is the EMU a viable common currency area? A VAR analysis of regional business cycles”, Federal Reserve Bank of Chicago, Economic Perspectives, vol. 23, 1999, n° 4, pp. 2-20.

[15] Baldwin R. (2006) « The euro’s trade effects » ECB Working Papers, WP n°594, Frankfurt. Baldwin R. et al. (2008), « Study on the Impact of the Euro on Trade and Foreign Direct Investment », Economic Paper, European Commission, n° 321.

[16] Natixis, Flash Economie, Pour l’instant la zone Euro est un échec, n°955, 5 septembre 2018.

[17] Mastromatteo, G. et S. Rossi (2015). The economics of deflation in the euro area: a critique of fiscal austerity, in Review of Keynesian Economics, vol. 3, n° 3, pp. 336–350.

[18] Bibow J. et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007.

[19] Bibow J. et A. Terzi (dir.), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag?, New York (N. Y.), Palgrave Macmillan, 2007

[20] Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

[21] On peut consulter l’état de 2014 de cette liste à l’adresse suivante : https://blogs.mediapart.fr/brigitte-pascall/blog/210414/liste-des-economistes-favorables-une-sortie-de-leuro 

[22] Durand C. et Villemot S., (2016), « Balance sheets after the EMU : an assessment of the redenomination risk », document de travail, Paris, OFCE, octobre 2016. Voir aussi, http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/effets-de-bilan-dun-eclatement-de-leuro/

[23] Garner, B. A. (2001), A Dictionary of Modern Legal Usage, Oxford-Londres, Oxford University Press, p. 526.

[24] Cass. Civ. 1, 11 juillet 2006, pourvoi n° 02-20389, Bull. civ. 2006-I, n° 378, p. 325

[25]  » 1. Un changement fondamental de circonstances qui s’est produit par rapport à celles qui

existaient au moment de la conclusion d’un traité et qui n’avait pas été prévu par les parties ne

peut pas être invoqué comme motif pour mettre fin au traité ou pour s’en retirer, à moins que :

a) l’existence de ces circonstances n’ait constitué une base essentielle du consentement des

parties à être liées par le traité; et que

b) ce changement n’ait pour effet de transformer, radicalement la portée des obligations qui restent à exécuter en vertu du traité.

[26] Sapir J., Les scénarii de dissolution de l’Euro, (avec P. Murer et C. Durand), Fondation ResPublica, Paris, septembre 2013.

[27] http://www.european-solidarity.eu/

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