Où en sommes-nous ? Bref commentaire à la suite de l’article de Denis Collin : « La catastrophe qui vient »

Il serait bien sûr intéressant de centrer le débat sur les réflexions que publie Denis Collin mais nous pourrons y revenir. Il me paraît plus utile aujourd’hui de commenter les derniers paragraphes de son article qui portent sur la nécessité du rassemblement sur une “dynamique positive”. Après avoir indiqué mon accord sur la conjonction des crises, sur l’épuisement de la droite et de la gauche, sur l’impasse national-populiste et sur le risque d’une situation chaotique, je souscris à l’analyse de Denis Collin selon laquelle “il existe des forces que l’on peut rassembler pour engager une dynamique positive. Des groupes, des tendances, des individus qui n’acceptent pas la décomposition sociale, politique et morale de notre monde, des gens qui, chacun de leur côté, affirment lutter pour la souveraineté nationale, la démocratie et les droits sociaux et qui devraient se retrouver pour mettre ensemble leurs idées, en balançant par-dessus bord les vieilles étiquettes inutilisables de droite et de gauche”. 

La mouvance hétérodoxe

Les groupes, tendances et individus qui affirment lutter pour la souveraineté nationale, la démocratie et les droits sociaux forment une mouvance désignée de plusieurs manières depuis une ou deux décennies – “national-républicaine”, “souverainiste” – à la fin du siècle dernier et qui je me contenterai d’appeler “hétérodoxe” parce qu’elle s’est constituée contre la nouvelle orthodoxie néo-libérale et européiste, hors et contre le nationalisme ethnique du Front national. 

“Mouvance” dit bien qu’il s’agit d’un milieu très peu structuré – des clubs, des micro-partis, des chercheurs et des essayistes – qui est formé par plusieurs courants hors de la droite et de la gauche. Ces courants cultivent des thématiques communes, peu à peu forgées depuis le tournant de 1983 :

  • Le thème de la souveraineté face à l’européisme ;
  • La critique de l’économisme à partir de Keynes, de Perroux, de Marx ;
  • La défense et la mise en valeur du Politique face à la captation oligarchique du pouvoir.  

Cette mouvance a fait preuve, au fil des années, d’une forte capacité d’analyse sociale qui est aujourd’hui largement dominante : c’est autour des ouvrages de Christophe Guilluy, de Jérôme Fourquet, de Jérôme Sainte-Marie, d’Emmanuel Todd, des Pinçon-Charlot… que s’organisent les débats sur la société française.

Ces analyses et ces critiques gagnent en force car elles sont de plus en plus nettement en résonance avec l’événement :

  • L’échec de l’Union européenne est devenu patent ;
  • Les hétérodoxes français sont en phase avec la contestation du néolibéralisme en Europe – non avec les formes politiques prises par cette contestation. 
  • La mouvance hétérodoxe est en phase avec les mouvements de révolte en France – Gilets jaunes, lutte contre la réforme des retraites…
  • Les personnalités et les militants qui participent à cette mouvance n’acceptent pas les étiquettes de droite et de gauche.

L’accord qui existe entre la critique hétérodoxe et la révolte sociale est intellectuellement satisfaisant mais sans aucun effet sur la situation politique.  

Pour s’en tenir aux vingt dernières années, nous avons connu l’échec du Pôle républicain, première tentative sérieuse de rassemblement du “parti patriote”, la victoire du Non au référendum de 2005, vite effacée par l’oligarchie, l’absence de résistance – hors une manifestation à Strasbourg – au retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan, et tout au long de cette période, la captation par le Front national du vote anti-européiste et la dispersion des “souverainistes” – pas même capables de se réunir pour la campagne sur ADP malgré les incitations du CNSJS.  

Il reste que cette mouvance rencontre un écho certain dans l’opinion, mesurable à l’audience de certains blogs et de certaines émissions sur Internet – mais seulement sur des thèmes critiques. 

Dès lors, que pouvons-nous faire ?

  • Participer aux luttes sociales, bien entendu.
  • Organiser une réflexion collective en vue de dégager un ensemble de propositions communes. Par exemple sur la planification et les entreprises publiques à recréer ou à renforcer en lien avec la démocratie sociale. Ou encore sur un plan général de Sécurité sociale… 
  • Il me paraît urgent de réfléchir à l’articulation entre souveraineté et justice sociale : c’est clair pour nous mais pas évident du tout pour la plupart de ceux qui se révoltent aujourd’hui.  

Les forces évoquées par Denis Collin existent. Elles entreront dans le jeu politique quand elles sauront tirer de leurs analyses pertinentes des objectifs crédibles aux yeux de tous ceux qui se résignent, faute de mieux, à livrer des batailles d’arrêt.

Bertrand RENOUVIN

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