Entrevue avec Jean-Louis Ernis

Jean-Louis Ernis, ancien postier qui a occupé d’importantes responsabilités syndicales au niveau départemental dans l’Eure, répond très librement à notre questionnaire.

Avant propos…

Avant de répondre au questionnaire, je souhaite me situer dans le cadre de la République sociale et laïque.

Mon point de repère est Jaurès, parce que cet homme aux origines bourgeoises s’était converti à l’expérience de la vie, à la lutte de classes, pour garantir la juste répartition des richesses produites. Cette conversion en fit un homme politique dénué de tout dogmatisme. Son pacifisme fut une garantie supplémentaire.

De ce fait, je défends le principe de la propriété privée et de la libre entreprise au sein de l’Etat/Nation.

Celui-ci ayant trois fonctions primordiales :

1 – Réguler la monnaie et limiter son rôle aux échanges

2 – Planifier l’économie pour redonner du dynamisme économique sur l’ensemble du territoire

3 – Assurer une fiscalité rigoureuse. Tout euro gagné (demain le franc) devant être fiscalisé et socialisé pour assurer une juste répartition des richesses produites (protection sociale – service public)

Dans quel état se trouve la République ?

Il est évident que la dégradation de notre système républicain s’est accélérée depuis 2 ans.

Cependant, cela fait bien longtemps que je ne fais plus de cette néfaste évolution une affaire de leadeurs. Depuis plusieurs décennies, nous sommes face à une politique néolibérale lancée par Reagan et Thatcher dans les années 80, relayée par Mitterrand dès 1983.

L’Union Européenne n’a jamais eu d’autres objectifs que d’imposer aux peuples cette politique néolibérale anti re-distributrice. Dans son discours de rejet du Traité de Rome à l’Assemblée Nationale le 18 janvier 1957, Pierre Mendès France ne disait pas autre chose.

Point de départ de la crise républicaine

Les attaques frontales portées par Sarkozy, aussi bien quand il était Place Beauvau qu’à l’Elysée ont marqué la volonté d’abattre les fondements de la République sociale et laïque. Ses dérives droitières, son ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et ses discours flirtant avec les thèses du Front National ont fracassé la Fraternité républicaine. Ainsi la stigmatisation de l’étranger se traduisant, de fait, par le rejet de la personne de couleur, y compris française, est devenue pour beaucoup une obsession. Le communautarisme ethnique et religieux s’accélérait.

A son tour, Hollande, surtout sous l’ère Valls, a continué le chantier de son prédécesseur.

Sa politique de l’offre a brisé définitivement la digue qui protégeait le peuple des affres néolibérales.

En parallèle, sa politique sociétale, avec le mariage pour tous, a détourné le regard du peuple. Préoccupé par « l’égalité des mœurs » celui-ci a délaissé l’Egalité des droits sociaux fondamentaux.

La loi NOTRe a, elle aussi, fait des dégâts considérables dans les esprits. Les grandes Régions, le démembrement des cantons, les méga-intercommunalités, les communes nouvelles ont détruit chez les citoyens les repères politiques, géographiques et psychologiques.

Ainsi, le terrain était largement  préparé pour Macron, jeune banquier, plein d’arrogance et de mépris pour le peuple. Celui-ci ne recule devant rien. Il est prêt à la remise en cause des valeurs fondamentales de notre République. Les ordres donnés aux forces de l’ordre pour réprimer les manifestations illustrent l’autoritarisme du pouvoir macronien. Le mot « Liberté » est rongé progressivement. Sous couvert de protéger les « secrets industriels » les enquêtes journalistiques sur les éventuelles dérives financières sont menacées. La Fonction Publique est progressivement transformée en auxiliaire  du pouvoir.

Les organismes internationaux spécialisés sur la question des droits humains alertent sur ces dérives.

Mais le malaise gangrène la macronie. De plus en plus d’élus se détournent de la majorité présidentielle y compris des parlementaires.

La concomitance du mandat présidentiel avec le mandat parlementaire ne pouvait conduire qu’à renforcer le pouvoir présidentiel constituant un réel danger avec l’article 16 de la Constitution.

Par ailleurs, dans le capharnaüm européiste, Macron  fait figure de sauveur de la théorie maastrichtienne. Cet espoir est d’autant conforté que la Constitution Française rend le Président intouchable.

Grève sur la retraite/Gilets Jaunes

Mon analyse sur le mouvement des Gilets jaunes est constante. Les Gilets Jaunes n’ont été que des témoins d’une réelle misère sociale. Leur objet n’a été que de dénoncer le système actuel. A aucun moment, ils n’ont fait des propositions concrètes autres que le Référendum d’Initiative Citoyenne sans en proposer l’articulation. Ils auraient dû regarder ce qui se passe en Suisse où le taux de participation ne dépasse guère les 50 %. Personnellement, je me méfie de la démocratie directe, j’y préfère la démocratie par mandat, contrôlée en permanence par le peuple.

Concernant l’attitude des syndicats dans le conflit des retraites, il ne peut y avoir de comparaison avec les Gilets Jaunes.

Les syndicats sont structurellement organisés et dotés de résolutions. La démocratie est à peu près respectée.

Cependant, ce que n’ont pas compris, ou ne veulent pas comprendre les confédérations syndicales, c’est que l’état social du Pays ne permet plus la grève générale. Nous ne sommes plus au temps de Renault-Billancourt.

Aujourd’hui, qui peut dire à son employeur « J’arrête de bosser de manière illimitée pour défendre les retraites» ?

Qui peut risquer son salaire et donc ses moyens d’existence pour les uns, de subsistance pour d’autres ?

Le capital, via le patronat, a enfermé le salarié sur son lieu de travail et expulsé du jeu les privés d’emploi.

Ainsi, au fil du temps des salariés ont perdu la foi militante et donc combattante.

A ce sujet, il serait intéressant de s’interroger pourquoi la CFDT est devenue première organisation syndicale ?

Compte-tenu de cette situation, cela veut dire que la classe ouvrière est contrainte de s’organiser différemment, notamment en dehors du lieu de travail.

Ainsi, il serait temps de passer du mouvement syndical au mouvement ouvrier.

Le seul espace de liberté qui reste est la cité. La condition ouvrière se joue également dans ce secteur de la République, il nous appartient donc de l’occuper collectivement face aux exécutifs  déconcentrés de la République  en exerçant un contrôle des exécutifs et un pouvoir d’influence.

Cette pratique aurait un triple avantage :

  • Agir concrètement avec des résultats tangibles
  • Redonner confiance au monde ouvrier
  • Occuper toutes les strates où se joue le sort des salariés

Dans le même temps, les Confédérations ouvrières issues du Congrès de Limoges de 1895 devraient créer un électrochoc en sortant du carcan que constitue la Confédération Européenne des Syndicats.

On pourrait ainsi reconstituer un vrai rapport de force face au capital sur l’ensemble des organes délibérants de la République et ainsi reconstituer un véritable espace de liberté sur le lieu de travail.

Mesures indispensables ……

Pour ce qui est de l’échéance de 2022, je refuse de tomber dans le piège de la fausse alternance. On nous prépare le remake des échéances présidentielles précédentes.

Le casting commence à s’organiser. Le capital prépare les esprits, au cas où … Les noms de François Baroin et Xavier Bertrand circulent. Au cas où il y aurait besoin de rosir la situation les noms de Royal et de Cazeneuve sont agités par les médias faiseurs de roi. Pour ce qui est du verdissement, il ne faut se faire aucune illusion, c’est une sorte de macronisme vert, prêt à s’allier avec la droite la plus réactionnaire (exemple en Autriche) Quant à la FI, celui qui a compris son fonctionnement  et ce qu’elle veut concrètement doit nous faire signe.

Or, la situation est bien plus complexe que celle où un simple changement de titulaire élyséen suffirait à rétablir l’équilibre des forces.

Depuis quelques années, les dirigeants du monde occidental adoptent des orientations philosophiques clairement opposées à l’humanisme. Il ne fait aucun doute que l’on assiste à la revanche du 21ème siècle sur le 18ème siècle.

Le 21ème siècle, tout au moins dans son premier quart se dessine comme le siècle des Maths en opposition au 18ème, le siècle des Lettres, le siècle des philosophes, le siècle des Lumières conduisant à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Cette revanche est évidente et immonde. L’acte fondateur date de 2001 avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce, pratiquement sans condition.

Aujourd’hui :

  • Les échanges commerciaux se font avec la plus grande dictature du monde, que l’on nomme « l’usine du monde » d’où la destruction de notre industrie.
  • On porte des textiles fabriqués dans des pays le plus souvent asiatiques où la main d’œuvre doit être assimilée à de l’esclavage
  • On fait joujou avec des smartphones composés de métaux rares, extraits en Chine, en Afrique ……. par des femmes et même des enfants dans des conditions inhumaines d’insalubrité et de dangerosité 
  • Des Jeux Olympiques ont été organisés à Pékin en 2008, sans que l’Occident y trouve à redire, alors qu’en 1980, les Jeux de Moscou avaient été (à juste raison) boycottés par plusieurs Pays occidentaux. Est-ce à dire que la dictature qui sévit dans l’Empire du milieu serait « plus humaine » que celle de l’Union soviétique ?
  • Des épreuves sportives de niveau mondial sont organisées dans des pays où s’exerce l’islamisme le plus radical, notamment vis-à-vis des femmes.
  • A-t-on mesuré l’incidence de l’utilisation anarchique de la communication en ligne et des réseaux sociaux en particulier, faisant de leurs concepteurs des milliardaires en quelques décennies ? Exemples :

Google = 550 milliards de dollars – Jeff Bezos/Amazon = 154 milliards de dollars – Mark                 Zuckerberg/Facebook = 74,1 milliards de dollars – Bill Gates/Microsoft = 96,5 milliards de dollars

  • Qui s’est opposé à l’esclavage pratiqué au cœur de l’Union Européenne, de travailleurs nord-coréens en partenariat avec le régime de Pyongyang, la Confédération Européenne des Syndicats, des Confédérations françaises ?
  • Dans notre pays, on se plait à consommer en ligne avec des multinationales authentiquement négrières qui, de plus, s’affranchissent de nos lois fiscales

Et je pourrais continuer car les exemples s’empilent.

Voilà la montagne qui se dresse devant nous et je n’ai pas évoqué l’environnement.

Ce n’est pas un simple changement de titulaire élyséen qui changera les choses.

Le peuple doit se convaincre du défi qui lui est opposé. Il nous appartient de l’y aider. Le dominé doit comprendre que le citoyen, le salarié, le consommateur ne sont qu’un, l’ignorer est mortel pour les trois.

Si on n’y prend pas garde, la future lutte des classes s’exercera entre les hyper connectés et les autres.

La science qui a globalement servi l’humain, pendant deux siècles environ, se retournera contre les masses si on n’en  prend pas conscience.

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