Entrevue avec « les constituants », François Cocq, Charlotte Girard, Manon Le Breton.

Dans le cadre du questionnaire dont nous avons déjà publié plusieurs réponses, voici celles des « constituants » que nous avons rencontrés. Anciens de la France Insoumise, François Cocq, Charlotte Girard et Manon Le Breton ont répondu aux questions. Nous invitons le plus grand nombre à s’engager dans cette discussion pour entamer un rassemblement des forces plus que jamais indispensable.


  • Comment apprécies-tu l’état dans lequel se trouve la République, son évolution depuis deux années de pouvoir macronien notamment sur les plans politique, social, démocratique ?

Après les quinquennats de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande et la déroute subie par leurs formations respectives en 2017, certains ont été tentés de croire que l’élection présidentielle avait purgé la vie démocratique dans une aspiration destituante. Mais depuis bientôt trois ans, ce phénomène se poursuit. En effet, Emmanuel Macron ne s’est pas contenté d’être la quintessence de ses deux prédécesseurs. Il a une feuille de route qui vise à l’accomplissement du programme néolibéral en assumant le passage en force démocratique. Dès lors, dans un paysage politique qu’il a pris soin d’araser et qu’il maintient en l’état, il construit une confrontation avec le peuple grâce à la protectioninstitutionnelle et policière que lui garantit le régime politique actuel. En un mot, la crise politique s’approfondit tandis que les dégâts sociaux s’accentuent et que les différentes formes d’expression démocratique, qu’elles soient sociale, populaire ou représentative, sont annulées, avec une brutalité que beaucoup n’imaginaient pas de la part d’un candidat qui a pu sembler consensuel.

  • Quelle analyse fais-tu du mouvement de grève qui vient d’agiter la France ? Comment apprécies-tu la mobilisation comme celle des GJ ? 

Dans ce paysage, l’espoir renaît avec la force et la dynamique persistante du mouvement populaire. Dans ce temps destituant, les Gilets jaunes les premiers ont donné à voir une aspiration à recréer du commun. Partis de la question sociale et du pouvoir d’achat, ils ont porté les revendications au niveau politique, le RIC exprimant clairement une volonté de reconquête par le peuple de sa souveraineté, et le besoin d’un contrat social qui retrouve le sens du collectif.Le mouvement contre les retraites aurait pu s’inscrire dans ce prolongement (peut-être le peut-il encore ?). Mais, alors même que la disponibilité populaire était au rendez-vous, les dirigeants syndicaux ont cru pouvoir porter seuls cette bataille en faisant abstraction de ce que la séquence précédente avait enclenché. Ils se sont en définitive retrouvés incapables de bousculer le rapport de forces social.Les événements mis bout à bout – GJ d’abord, mobilisations contre les retraites ensuite – il en ressort une confirmation de la vague destituante née bien avant, mais aussi une aspiration à du neuf en politique, y compris dans les formes de mobilisations sociales qui sont remarquables par leur créativité. On sent bien que les formes traditionnelles largement dominées et dictées par les organisations classiques, partis et syndicats, sont en perte de vitesse et sont débordées par le peuple lui-même.

  • Quel est à ton avis le point de départ de la crise républicaine ? Hollande, Sarkozy, etc. ? Comment expliques-tu que l’alternance n’a rien changé et que la situation s’est toujours aggravée ?

Le double assaut conjoint pour restreindre et marchandiser l’accès aux biens communs, et les coups de force démocratiques qui l’ont accompagné pour s’affranchir du désaccord des peuples, donnent à voir une séquence dont on peut considérer qu’elle se cristallise à partir de 2005, quand bien même nombre d’éléments étaient bien sûr en germe en amont.
A trop avoir été contourné, le peuple a fini par refuser aux dirigeants toute délégation de souveraineté. D’abord en bousculant le bipartisme, puis en cherchant une échappatoire à la seule politique possible, jusqu’à opposer aujourd’hui un conflit de légitimité avec le monarque présidentiel. Bien sûr l’UE joue un rôle de carcan mais c’est bien parce qu’elle a des émissaires coloniaux zélés pour la servir qu’elle continue à régir de la sorte nos politiques publiques.   

  • Quelles sont les mesures indispensables qui devraient être prises demain dans le cadre d’un changement de pouvoir ?

Justement, nous pensons que cette question vient à contre-temps dans la période. Aucune proposition programmatique, aussi pertinente soit-elle, ne bénéficiera a priori de la confiance populaire dans un tel contexte de défiance vis-à-vis des institutions.  Autrement dit, le seul contenu qui puisse être aujourd’hui posé comme préalable c’est de mettre en place les leviers de l’intervention et de l’implication populaires, les forces de rappel et de contrôle des citoyens sur leurs représentants. Il faut construire une souveraineté qui reste dans les mains du peuple, un système dans lequel le peuple conserve le pouvoir de dernier mot. La condition de possibilité d’une telle exigence est de construire collectivement ces contenus pour préparer le changement de pouvoir et le rendre effectif. Si l’on fait confiance en la volonté générale et sa capacité à produire un intérêt général, c’est parce qu’elle va agréger autour de la redéfinition de contenus émancipateurs et qu’ainsi la perspective de prise du pouvoir va prendre corps et chair. C’est bien le pari d’une république sociale, non ?

  • Comment sauver ce qui peut l’être et rétablir ce qui doit l’être, tant sur le plan social que démocratique, qui fonde la république sociale ?

Le levier d’entraînement est la possibilité pour le peuple de recouvrer sa capacité de décision. Et au stade où nous en sommes, alors que tout ou presque est à reconstruire et qu’il convient de refaire société, c’est en nourrissant un processus constituant que nous pourrons faire émerger une aspiration populaire majoritaire pour renverser l’ordre établi et reprendre le contrôle de nos vies.C’est un peu ce qu’on essaie de faire au travers de nos rencontres en tant que « Constituants » : il s’agit de stimuler les ressorts constituants des revendications actuelles quelles qu’en soient les formes, quels qu’en soient les champs dans lesquels elles s’expriment.Donc tout est bon. Tout ce qui est de l’ordre des revendications sociales : salaires, conditions de travail, retraites, sécurité sociale, … participe de l’aspiration constituante puisque nous savons bien maintenant combien les chances de succès de ces revendications dépendent des modalités institutionnelles de leur transformation en actes et des rapports de forces sociaux. Il ne suffit pas de changer les têtes ! Tout ce qui est de l’ordre des revendications écologiques participe aussi de la vague constituante puisque nous savons bien que le modèle de développement économique est en jeu et que l’intérêt général humain ne peut être pris en charge par ceux qui confondent intérêt particulier et intérêt général. Bref, nous faisons feu de tout bois et surtout nous apprenons à repérer ce qui dans les multiples demandes populaires est de nature à produire un vaste et profond mouvement de transformation sociale.

  • Serais-tu partisan de t’engager dans l’organisation d’«États généraux de la République» nationalement et localement pour faire le point et prendre les décisions qui permettraient d’agir ensemble, tout en permettant à chacun de garder ses spécificités.

Toutes les initiatives qui visent à échanger pour créer du commun sont utiles dans la période.

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