Entretien avec Pascal Pavageau

Pascal Pavageau, ancien secrétaire général de la CGT-FO a répondu à nos questions. Nous retranscrivons ici ses réponses dans la suite des entretiens que nous avons déjà publiés….


Comment apprécies-tu l’état dans lequel se trouve la République, son évolution depuis deux années de pouvoir macronien notamment sur les plans politique, social, démocratique ?

L’état actuel de notre République est le fait d’une continuité de mesures qui, ces dernières décennies, ont traduit un pilotage libéral de l’économie et une indifférence à l’égard d’inégalités et d’une pauvreté qui explosent. Le capitalisme financier servant encore et toujours de référence à l’élite politique et économique entraîne de nombreuses dérives aux effets dévastateurs, bridant l’investissement dans l’économie réelle comme l’emploi, et engendrant une répartition toujours plus inégale des richesses – faut-il rappeler qu’en 2019 les entreprises du CAC40 n’ont reversés que 6% des profits aux salariés, là où 60 milliards de dividendes ont été distribués aux actionnaires ? Des années de politiques de l’offre et de libéralisation de l’activité trouvent aujourd’hui leur apogée avec un chef de l’Etat qui considère que le temps n’est plus à un Etat si protecteur, prétendument faute de moyens et pour faire obstacle à toute logique d’assistanat. Tel le principe des vases communicants, les citoyens se voient toujours plus responsabilisés à mesure que la puissance publique, elle, se déresponsabilise – au point de fragiliser l’incarnation concrète de nos valeurs républicaines et la capacité de l’Etat à assumer son rôle de garant de l’intérêt général. Une part croissante de la population connaît des fins de mois difficiles, quand elle ne se démène pas tout simplement pour survivre et, face à une disparition progressive des services publics, se sent ignorée, laissée pour compte. De l’incompréhension et d’un sentiment d’abandon, on est désormais passé à des formes de résistance et de haine à l’égard du pouvoir, affaiblissant d’autant le climat démocratique du pays.

Quelle analyse fais-tu du mouvement de grève qui vient d’agiter la France ? Comment apprécies-tu la mobilisation comme celle des GJ ?

Beaucoup de citoyens sont aujourd’hui désabusés par une politique qui a nourri plus qu’elle n’a réellement combattu la crise du pouvoir d’achat et le sentiment d’injustice. Dès lors, les espoirs déçus ne pouvaient que devenir le terreau fertile d’une forme de radicalité. Le ressenti insurrectionnel, que j’ai effectivement pu déceler dès le printemps 2018 a trouvé une traduction concrète six mois plus tard dans le mouvement des Gilets Jaunes. Ce dernier est la traduction d’un ras-le-bol, ravivé par une taxe sur les carburants qui a été une nouvelle atteinte au pouvoir de vivre – une goutte d’essence aura fait déborder le réservoir du trop-plein fiscal. Ces personnes, majoritairement des travailleurs, pas forcément habituées des mobilisations mais que le sentiment d’injustice a fait descendre dans la rue, ont tenu à montrer leur mécontentement à l’égard du pouvoir. C’est à mon sens une erreur que les centrales syndicales n’aient pas tendu la main à ce mouvement inédit pour se faire le relais – loin de toute idée de récupération au sens politicien du terme – d’attentes légitimes et de propositions du terrain. Cela aurait pu tout changer !

En parallèle, les mobilisations actuelles contre le projet de réforme des retraites marquent un combat historique des organisations syndicales face à une remise en cause d’un système hérité du Conseil National de la Résistance. L’inscription de la contestation dans la durée est la preuve qu’en dépit de la technicité du sujet, les travailleurs ont conscience de la menace que fait peser ce texte sur leurs acquis. On peut regretter que n’ait pas été engagé dès le 5 décembre un mouvement continu permettant d’aboutir à un réel blocage économique du pays – l’instauration de journées “saute-mouton” limitant l’impact produit car laissant toujours à la puissance publique l’opportunité de s’organiser.

Le point commun à ces deux types de mobilisations réside d’une part, dans le rejet par les citoyens de choix politiques perçus comme profondément injustes et inégalitaires, d’autre part dans l’obstination du gouvernement à poursuivre sans écouter, ce qui conduit logiquement au développement de formes d’actions de désobéissance civile plus radicales.

Quel est à ton avis le point de départ de la crise républicaine ? Hollande, Sarkozy, etc. ? Comment expliques-tu que l’alternance n’a rien changé et que la situation s’est toujours aggravée ?

Parce que la crise républicaine trouve son origine, à mon sens, au niveau de l’Union européenne et ce dès le traité de Maastricht, qui a marqué un abandon de souveraineté de la part des Etats au profit d’un projet européen de libéralisation économique n’intégrant aucunement nos valeurs républicaines ! Le critère ridicule des 3% – imposant un déficit publique annuel inférieur à 3% du PIB – a fait de nos chefs d’Etats et de gouvernement des comptables obnubilés par la réduction de la moindre dépense publique. Ce qu’ils ont fait du projet européen est attristant : de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) – mise en place au lendemain de la Seconde guerre mondiale pour reconstruire et garantir la paix entre des pays dévastés –, on est passé à une nouvelle CECA, celle de la « Casse Effrénée par la Concurrence et l’Austérité » !

A cela s’ajoute aujourd’hui la particularité d’un président de la République qui agit comme un chef d’entreprise : sur le marché monde, il se veut le PDG de la Start-up nation en affaiblissant notamment l’ensemble des cadres collectifs et réglementaires, jusqu’au contrat de travail. A la différence d’une gestion en bon père de famille, l’objectif n’est autre que de faire de « l’entreprise France » un leader sur le marché mondial, quel qu’en soit quels qu’en soient les coûts – et les coups – pour les citoyens.

Quelles sont les mesures indispensables qui devraient être prises demain dans le cadre d’un changement de pouvoir ?

Il est essentiel, je crois, d’enclencher les mesures nécessaires pour sortir d’un capitalisme financier débridé qui, en plus d’être un système à bout de souffle, conduit nos sociétés modernes à leur perte. L’économie et la finance doivent être relégués à la place qu’ils auraient toujours dû avoir, à savoir celle d’un outil au service du partage d’intérêts communs et du progrès du plus grand nombre. C’est d’ailleurs ce qu’implique une mise en œuvre concrète du concept de développement durable : une imbrication équilibrée des trois piliers – social, environnemental et économique. Par exemple, dans un monde fini aux ressources limitées, on ne peut continuer à faire de la croissance l’alpha et l’oméga de toute politique économique. Aussi, le PIB mériterait d’être complété par des indicateurs plus qualitatifs, prenant notamment en compte la répartition des richesses, la durabilité des ressources, la réduction des inégalités, le bien-être et le progrès social. Je suis convaincu qu’il est possible de penser et de faire autrement : on doit pouvoir créer des emplois sans détruire la Terre, comme on doit pouvoir sortir du cercle vicieux du “produire, acheter, jeter” et refuser l’obsolescence programmée comme outil d’une surconsommation insoutenable. Par ailleurs et plus que jamais dans un contexte d’ultra-mondialisation, il me semble nécessaire de veiller à préserver nos intérêts nationaux, ce qui passe notamment par une protection de notre appareil productif et un appui à l’investissement et à l’innovation de nos entreprises.

Comment sauver ce qui peut l’être et rétablir ce qui doit l’être, tant sur le plan social que démocratique, qui fonde la république sociale ?

Je dirais qu’il faut commencer par dépasser les fonctionnements d’appareils et les guerres d’ego mal placés qui malheureusement handicapent l’entente qui pourrait être trouvée sur un plan politique, syndical ou même associatif. Il est vain de vouloir peser comme un contrepoids ou un contre-pouvoir et de vouloir changer les choses sans parvenir à passer outre les clivages, parfois minimes. Il est par tout aussi essentiel, pour renforcer un équilibre démocratique aujourd’hui fragilisé, de redonner la parole au peuple. La mobilisation des Gilets Jaunes a d’ailleurs mis en lumière le sentiment des citoyens ne pas être suffisamment considérés et représentés et la soif d’expression populaire qui en résulte. Le Grand débat – s’il avait réellement poursuivi l’ambition affichée, plutôt que de mettre en scène une consultation dont la conclusion était ficelée avant même qu’elle n’ait commencé – aurait été une formidable occasion d’insuffler un nouvel élan à la démocratie participative de notre pays. Il me semble particulièrement important d’être attentifs aux initiatives citoyennes : en ce sens, la plateforme alternative du “Vrai débat” mise en place par des Gilets Jaunes contient certainement des propositions pertinentes, nées du terrain et des difficultés rencontrées par tout un chacun, qui mériteraient d’être reprises par nos représentants.

Serais-tu partisan de t’engager dans l’organisation d’« États généraux de la République » nationalement et localement pour faire le point et prendre les décisions qui permettraient d’agir ensemble, tout en permettant à chacun de garder ses spécificités?

Avant toute chose, il est nécessaire de prendre le temps de l’organisation et d’être transparents sur les objectifs visés pour ne pas décevoir les attentes légitimes des citoyens. Si toute initiative collective est bonne à prendre, toutefois, à titre personnel, je mets aujourd’hui mon engagement au service de MUSES – Lobby citoyen pour un Modèle Universel, Social, Emancipateur et Solidaire. De manière tout à fait apolitique, MUSES se veut un trait d’union entre citoyens, entreprises et décideurs pour justement faire émerger des propositions concrètes au profit de l’humain et de son environnement. Je suis convaincu de la force démocratique de MUSES qui, en-dehors de tout cadre idéologique, s’appuie sur le bon sens citoyen pour apprécier la pertinence de ses préconisations et vise à retisser ce lien aujourd’hui fragilisé entre les différentes composantes de notre société.

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