Entretien avec Jérome Maucourant et Frédéric Farah

Dans le cadre des contributions que nous avons publiées sur le site du CNSJS, voici celle de Jérome Maucourant et Frédéric Farah, respectivement président et vice-président de Nation et République Sociale. Après celle de Bertrand Renouvin, de Pascal Pavageau, des constituants François Coq, Charlotte Girard et Manon Le Breton, de Jacques Sapir, Jean-Louis Ernis, Gilles Casanova, ou encore Brigitte Pascall et Georges Gastaud, l’occasion nous est donnée de dépasser les contributions juxtaposées, pour nous engager dans un débat clair, sans faux-fuyant et avancer dans la voie d’un regroupement nécessaire. Bonne lecture.

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Sur l’état dans lequel se trouve la République, son évolution depuis deux années de pouvoir macronien notamment sur les plans politique, social et démocratique.

La rencontre entre le quinquennat et les pouvoirs du président de la République prévus par la cinquième République produit des effets terribles. Le président est devenu un simple chef de faction sous N. Sarkozy : le pouvoir prit alors un caractère clanique manifeste. A cet égard, la modification par L. Jospin du calendrier électoral, subordonnant ainsi plus que jamais le législatif à l’exécutif, a été un ingrédient critique de ce processus destructeur.C’est encore pire avecE Macron, car, désormais, les députés se sentent ouvertement plus les obligés de l’exécutif que les représentant de la Nation. Cette majorité de godillots absolus nous offre des débats d’une indigence inédite. Les oppositions peinent à exister ; à cela s’ajoutent les armes de la Veme République (ordonnances, 49-3, etc.).

Le pouvoir s’amuse même du droit, le cas Benalla est particulièrement éclairant et le président de la République a eu un comportement, disons-le sans excès, préoccupant … Nous vivons une période de « désinstitution » de l’Etat, de caporalisation sans précédent qui touche même la justice ;  la démocratie sociale a volé en éclats. La fameuse « main droite » de l’Etat, dont parlait Bourdieu, est tenue par de petites mains fébriles. La crise du coronavirus ne fait que mettre en évidence tout cela et le Parlement, par son absence, aggrave la crise des institutions. La crise, démocratique aussi bien sociale et politique, s’accentue en cette phase de confinement. Ce procédé, hautement nécessaire, compte-tenu de l’état désastreux de notre système de santé et de notre industrie, ne s’accompagne pas toutefois d’un sursaut productif dont l’Etat pourrait être le vecteur. Ouvriers comme industriels du privé se plaignent même de ce manque de direction ! Cette carence jette des doutes sur l’efficacité du confinement à moyen terme et pourrait faire naître l’idée terrible qu’un étrange fonction sociale s’établit : contenir une colère sociale sans précédent. 

La politique économique est, bien sûr une politique de classe,  au service même d’une superclasse. Les mesures sur la fiscalité indique aisément les buts du gouvernement : injustice sociale et inefficacité économique et soumission absolue aux intérêts établis organisant et conduisant la mondialisation du capital. La seule efficacité de ce pouvoir, toute parasitaire, réside en cela. Un gouvernement qui promettait de réduire le budget de l’assurance maladie de 15 milliards d’euros, qui abolit la loi Veil qui obligeait les gouvernements jusqu’alors de rembourser à l’Euro près les avances de la Sécurité Sociale, réduit les allocations logements, met en œuvre des privatisations n’obéissant à aucune logique industrielle (qu’on songe à Aéroport de Paris !), et conduit enfin politique européenne sans efficacité ni écho (et dont se moque Mme Merkel).  C’est une politique d’affaiblissement de la Nation qui a été mis en œuvre.

Sur le mouvement de grève qui vient d’agiter la Franceet la mobilisation comme celle des GJ

Le mouvement de grève, aussi important soit-il, a montré toutes les limites des manifestations traditionnelles et d’un répertoire d’action collective vieilli et inefficace. Cette stratégie traditionnelle n’est pas adaptée : il fallait une stratégie d’extension des lutte, débordement justifié par un pouvoir qui perd tout sens de la mesure. La CGT a enregistré sa énième défaite : on doit le regretter. Pourtant, la question des retraites est une question clef et les Français restent attachés à un modèle par répartition. Ils se méfient d’un gouvernement dont les intentions sont bien comprises : réduire l’effort national pour les retraités et futurs retraités. Si cette réforme avait vu le jour et la crise du coronavirus avait eu lieu à ce moment alors la valeur du point aurait connu un effondrement … 

Les Gilets jaunes expriment, quant à eux, une colère profonde d’une partie de la population qui a été très largement sacrifiée sur l’autel des choix des élites mondialisées, comme la libre circulation des capitaux, le libre-échange, l’Euro etc . Cette France, qui peine à finir le mois tant il finit le 5, a vu ses services publics se réduire et connait le mal logement. Mais, les Gilets jaunes n’ont pas réussi à proposer une offre politique claire et fait émerger une structuration viable. Ce mouvement sans précédent, qui coagule le « peuple de droite » comme de celui de « gauche », montre combien le corps social craque de toute part et n’accepte plus le sort et l’assignation que les élites leur ont fixés. Cela signe une crise sérieuse du clivage droite-gauche qui ne semble plus désigner que des nuances au sein de l’élite régnante acquise au libéralisme économique et culturel, qu’incarnent, respectivement, Geoffroy Roux de Bézieux et Daniel Cohn-Bendit. Quand ce supposé libertaire appuie le libéralisme autoritaire de Macron, l’on comprend que s’ouvre peut-être une recomposition politique majeure. Nous verrons bien si ce « moment populiste » débouchera sur quelque chose … ou si la gauche et la droite se réinventeront.

Quel est le point de départ de la crise républicaine? Hollande, Sarkozy, etc. ? Comment expliquer que l’alternance n’a rien changé et que la situation s’est toujours aggravée?

Sans tout réduire à l’économie, il paraît nécessaire de rappeler que la politique est un théâtre d’ombres depuis mars 1983 ; les orientations prises par le pouvoir socialiste d’alors ont organisé une impuissance grandissante de l’Etat au profit des normes européennes et du marché mondial. Renoncer à la transition vers le socialisme au profit de la désintégration européenne était à ce prix. Certes, une pause apparente de ce processus a été observée entre 1997 et 2002,  mais les derniers feux de la « nouvelle économie » des années 1990 sont à l’origine de ce voile d’illusion jeté sur nos problèmes structurels. La contrainte terrible exercée par l’Euro à partir de moment ne fera qu’accentuer notre désindustrialisation et rendra définitivement impossible la résolution de nos déficits commerciaux. 

Il faut souligner un autre fait capital de notre époque : la fonction politique est devenue une pure recherche de rente. Il n’y a plus de risques associés à l’entreprise de pouvoir, et l’on se cache derrière des normes extérieures, venues de l’U. E, des « contraintes » liées à la « nécessaire » mondialisation, ou les injonctions des experts. En réalité, on a construit la dépolitisation de la fonction et occulter le fait que l’expert se légitime aussi par la politique. Tous reconnaissent qu’ils sont responsables, qu’ils « assument », mais aucune sanction n’émerge. Ce fait est devenu insupportable en pleine crise sanitaire. Il faut un retour du politique et un recul de ces normes inadaptées à l’incertitude propre au monde humain. Bref, il faut un retour de la chose publique, res publica, qui ne doit plus être la res privata de factions de politiciens impuissants ou d’experts favoris du sérail.

Les mesures indispensables à prendre demain dans le cadre d’un changement de pouvoir?

Il y a deux conditions pour espérer une autre politique : quitter l’Euro, ne plus tenir compte des menaces de l’UE ou la quitter si nécessaire, entamer un vaste programme de définanciarisation de l’économie, de démarchandisation, engager des investissements publics pour préparer une économie décarbonnée, refondre la fiscalité et restaurer l’impôt sur le revenu dans sa plénitude, procéder à des nationalisations de grande ampleur en matière de transport, de médicaments, d’énergie, de télécommunications. Il faut reconquérir une souveraineté économique de toute urgence et lancer une nouvelle politique industrielle.

Il convient, en parallèle, de proposer un cadre réellement international en Europe pour en finir avec l’actuelle machine transnationale qui ne profite qu’aux intérêts capitalistes et aux nations les plus puissantes. On oublie, en effet, que l’UE a beaucoup œuvré à la désunion des peuples d’Europe. La crise des années 2010 l’avait déjà montré (cas de la Grèce, entre autres) et la question du Covid-19 a fait émerger des sentiments très hostiles à l’UE, en Italie notamment. Cette mise en oppositions des peuples, des Etats et des collectifs de travail n’est pas nouvelle : faut-il rappeler que le lien européen primordial, que l’on a osé mettre en avant en 2005 dans l’incroyable TCE, était la « concurrence libre et non faussée » ? Un déliaison essentielle comme lien fondamental. N’oublions pas enfin cette union sacrée d’alors entre le très libéral Valéry Giscard d’Estaing et le prophète de l’extrême gauche, Toni Negri.

Comment sauver ce qui peut l’être et rétablir ce qui doit l’être, tant sur le plan social que démocratique, qui fonde la république sociale?

La tache sera ardue et implique de pouvoir récupérer le pouvoir pour empêcher la casse à l’œuvre. Une fois aux affaire, il faut faire disparaitre des lois délétères comme l’ensemble des réformes paramétrique des retraites, ou encore, en matière de travail, faire disparaitre les loi Rebsamen, Khomri, Pénicaud, donc défaire l’enchevêtrement législatif qui a contribué à précariser le marché du travail, revenir très largement sur les exonérations de cotisations sur les bas salaires, traquer les niches fiscales et restaurer l impôt sur le revenu

Sur l’organisation d’«États généraux de la République» nationalement et localement pour faire le point et prendre les décisions qui permettraient d’agir ensemble, tout en permettant à chacun de garder ses spécificités.

L’idée est intéressante mais il faudrait voir dans le détails ce que les initiateurs de tels Etats généraux écriront et feront. Il est temps, quoi qu’il en soit, que tous ceux qui sont attachés à l’idéal républicain à la française, lequel implique une conception exigeante de la démocratie, de se réunir en quelque façon que ce soit. L’obstacle est bien connu : les clivages hérités de l’histoire politique du siècle dernier, qui pèsent lourdement dans les esprits en dépit du monde nouveau qui se dessine. Sans oublier le sectarisme immanent à l’esprit de parti qui est aussi le fruit de ce siècle. Tolérance et patience seront donc nécessaires pour réussir de tels Etats. Attendons donc d’en savoir plus ! 

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